Pliage, Tournage, Flipage
Le sujet de ce livre
Les éditions Le Mot et Le Reste
Marseille
2008.
Au commencement, il aurait mon livre.
Plusieurs fois le même livre.
Mon livre ce serait quatre pages.
Ce serait huit pages aussi...
Soit une feuille
Ca ne dit pas grand chose.
Plions donc cette feuille.
Une fois.
Une feuille pliée en deux c’est déjà un livre.
Soit un livre de quatre pages.
Un, deux, trois, quatre.
C’est déjà toute une histoire.
Ce sera mon histoire.
Début. Une feuille. Un. Deux. Trois. Quatre.
Un livre. Fin. Générique.
Remerciements.
Ce livre, vous pouvez aussi l’écrire différemment.
Soit une feuille pliée quatre fois en deux, et vous.
Pliez-la.
C’est déjà une autre histoire.
Celle d’un livre de soixante quatre pages.
C’est la même histoire.
Mais plus précise.
Plus détaillée.
Avec plus de temps.
Pourtant, même cette histoire ne dit pas tout.
Elle ne dit pas l’essentiel de la magie.
Pas toute seule en tous cas.
Vous qui pliez et elle qui guide, vous ensemble, donc,
vous ne manquez rien.
Chacune de mes pages est mon livre.
Mon livre est déjà dans chacune de mes pages.
Mais une page, une seule, c’est à nouveau une feuille.
Ça ne dit à nouveau plus rien.
Ça ne se tourne pas.
Il faut toutes les pages.
Je tourne une page.
Avant elle, il y a déjà tout.
Après il y a encore tout.
Avant tout a été dit.
Mais après tout le sera.
Mon livre c’est la vie.
Si tu en tournes une page, tu donnes une vie à la vie.
Tu donnes un passé et un futur.
Ma page, c’est le présent.
Ne tourne qu’une seule page.
Mais tourne-la vingt-quatre fois.
Vingt-quatre fois le présent.
Nous avons perçu l’éphémère en le ralentissant, en le répétant.
Nous avons vu ce qui changeait dans l’infinitésimal,
ces choses qui changent trop vite pour que nous les voyions,
alors nous avons vécu une seconde comme une vie pour les voir.
Mais d’autres choses changent trop lentement, bien trop lentement
pour que nous puissions ne serait-ce que sentir un frémissement.
Certaines choses semblent immuables.
Il n’en est rien.
Regardons changer le livre d’un seul regard,
comme nous avons regardé changer la page.
J’étais devant l’évidence de ne pouvoir tourner les pages
de mon nouveau livre.
Si souvent on contournait la montagne,
cette fois nous déciderions de survoler ce livre.
Ce serait pourtant toujours le même livre.
Un de ces livres qui aurait besoin de toi.
Comme tous les livres.
Si tu laisses glisser les pages sous tes doigts,
si tu laisses glisser les présents,
si tu laisses glisser le temps,
avec l’avenir de mon livre,
et le passé de mon livre,
Si tu laisses tout glisser,
caché dans mon livre,
tu verras mon film.